Hari Seldon ;
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Voilà, je commence mon propre récit de science-fiction, au milieu de ma chambre, attablé devant mon vieux PC, mes notes, brouillons, un clavier aux touches qui se décollent et un critérium. Ca n'est pas spécialement professionnel ni original mais advienne que pourra.
Tellement prétentieux, je voulais mon propre univers. J'ai alors crée un avenir dans ma petite tête, aussi un peu pour m'échapper à la réalité si sordide du quotidien. Informe, peu logique, encore moins arithmétique, peut-être reflètera t'il en ce sens l'évolution de l'humanité. L'avenir nous le dira.
Ha... La science-fiction. Une de mes grandes passions, alors comment résister à l'envie insatiable de créer son propre récit, son propre univers ?
L'idée m'est venue assez récemment, bien que concevoir des univers fantastiques a toujours été dans ma nature. On me qualifie souvent de rêveur. Est-ce si vrai, je ne saurais l'affirmer.
Ce fut en attendant dans le métro entre gare de l'Est et Montparnasse sur la ligne « Porte d'Orléans ». Les tunnels noirs et les néons gris des arrêts qui se succèdent.
Les flux des marées humaines qui envahissent les espaces exigus du métro. Beaucoup de gens se passeraient de ce transit pour prendre un train en direction de la Loraine, mais on n'a pas le choix. Beaucoup de gens penseraient aussi que cette atmosphère trop stressante ne serait pas propice à l'imagination.
Moi, j'aime observer les gens, cela m'inspire. Même pour les plus grandes fictions, les écrivains célèbres et reconnus se sont inspirés du réel, de ce qui les entourait. Ils savaient contempler leur présent, pas comme ces prétendus intellectuels de la télévision qui ne cessent de recracher ce qui est à la mode. Mais je n'arrive pas à leur doigt de pied, ça c'est sûr. Je ne suis qu'un petit amateur, un petit écrivain en herbe.
Cependant, ce n'est pas cela qui va m'empêcher d'écrire des aventures fantastiques dans mon univers. Je suis plus que jamais déterminé.
On dit souvent que l'humanité n'est qu'une poussière dans l'immensité de l'univers. Ces visages travaillés par le temps, le stress, le travail, la pollution de la jungle citadine le montrent bien.
Pourtant nous ne sommes pas rien.
Nous avons la capacité, nous aussi, de créer, que ce soit la rasta en baggy, l'étudiante fringuée d'un jean troué, l'homme d'affaire et son portable ou l'artiste aux chaussures vertes et lacés dorés. J'aimerai bien contribuer à cette force qui nous distingue du reste que nous connaissons.
L'humanité, espèce issue du processus sélectif darwinien et à priori sommet de la pyramide des prédateurs.
Tout cela sur mon propre et benêt récit. Je n'aime pas vraiment ce que je viens d'écrire. Je trouve ça prétentieux. C'est même peu dire. Des vérités générales sans sens. Un texte creux, comme moi. En plus je m'éloigne de ce que je dois dire.
Mon égocentrisme est quelque peu choquant. Et vous ? Vous le lecteur que l'ont croit à tord sans rôle alors que si vous n'existiez pas, aucun livre ne fonctionnerai, ne délivrerai son message. Aucun des personnages du récit ne s'animerait et tous finirait par mourir, l'encre se desséchant, l'acide rongeant, l'octet buggant, retourneront alors à la poussière. Comme nous finalement. Ironie du sort. Nous sommes tous voués au même sort.
Si l'écrivain est dieu dans son récit, celui-ci n'est rien sans vous.
Mais je m'étale et oublie de vous parler de mon propre récit.
Je regarde un instant par la fenêtre. Les nuages voilant le ciel laissent filtrer la lumière de quelques rares étoiles. Qui sait ce qui se passe là-bas ? Ou plus exactement se passait...
Se passera.
Le temps est informe et contrairement à ce que l'on croyait voilà un siècle il ne se limite pas à passé/présent/futur. C'est une dimension de l'univers à part entière, qui l'eut crut, une dimension telle celles de l'espace géométrique (x ; y ; z). Le temps n'est pas uniforme.
Imaginez la puissance d'un être ayant la capacité à contrôler le temps. Il ne ferait pas que voyager à travers les époques et les réécrire à sa guise, non, il pourrait transcender les lois de l'espace et de l'énergie, peut-être même de la physique quantique - bien que j'ai encore du mal à saisir cette dernière. Et ceci n'est peut-être que la partie émergée de l'iceberg...
Mais là je ne peux pas vous en dire plus. Désolé pour cet arrêt brutal, mais l'intégrité (il est bizarre ce mot) de mon récit en dépend.
Des tas d'idées me sont venus en tête, et, contrairement à certains, mon problème est que j'ai trop d'imagination. Il me fallait un point commun. Un axe.
Là où j'ai été stupide, c'est que la solution, je l'avais sous les yeux depuis l'âge de 5 ans. Vous-même la voyez en ce moment. Mais il ne suffit pas d'avoir une bonne vue, il faut encore analyser ce que l'on regarde, ou lit (c'est la sagesse). Entendre ou lire sans réfléchir est une occupation vaine. Réfléchir sans livre est dangereux (Confucius). Peut-être avez-vous déjà deviné. Alors c'est que vous êtes très fort ou que je suis très stupide (noter que les deux peuvent être tout à fait vrai).
D'ailleurs, petit paradoxe : vous lecteur, vous êtes une personne réelle. Pourtant, le fait que vous soyez en ce moment lecteur est en parti du à ma volonté. Je ne prétends pas avoir influencé votre esprit, non. Disons que si je n'avais pas écrit ces lignes, vous ne seriez pas en train de les lire. Par conséquent par l'intermédiaire d'un texte j'ai légèrement modifié votre présent, vous évitant peut-être un accident de voiture en vous retardant avec mes conneries. Avec un peu de chance...
Là encore j'ai été trop confus pour vous. Je suis encore très mauvais. Je ne suis qu'un amateur fou de S.F., de fantasy, de western spaghetti et de musique électro. Peut-être vais-je apprendre à mieux m'exprimer (pour votre plaisir, cher lecteur).
Quoi qu'il en soit, il faut bien se lancer un jour, n'est-ce pas ?
Sinon on ne progresse pas.
Et les mots apparaissent et défilent sous mes yeux pleins d'espérance tournés vers ce monde, mon univers. J'avance dans l'esprit et la conquête stellaire parmi des organigrammes de science fiction. J'appose la première pierre de ce qui sera mon propre livre.
Les dernières lueurs du soleil ont disparues. La lueur pale de l'écran illumine la pièce où je m'affaire à ma nouvelle tache. Quel projet fou...
Mais alors que j'écris ces lignes je me pose une question : et si dans une réalité qui n'est pas la notre, ce récit prenait réalité ? Alors mes personnages assassinés, mes despotes sanguinaires instaurés et mes carnages perpétrés dans le but de l'intrigue feraient de moi, tout comme vous lecteur, un criminel, un meurtrier. Terrifiante idée démontrant notre irresponsabilité à manipuler des destins qui nous sont indifférents.
Peut-être que nous-même sommes le décor d'un schéma prodigieux, équation à systèmes multiples, sorte de figurant limité à servir de dommage collatéral, maillon d'une chaîne de causalité dont l'origine nous dépasse. Alors posez-vous une question : Comment peut-on distinguer la réalité que l'on lit du livre qui crée la réalité ?
L'idée n'est certes pas nouvelle, mais je la trouve intéressante.
Cela dit je suis encore sorti de mon sujet.
Bon.
J'arrête ici mes bouffonneries et j'en viens aux faits.
« Président du conseil, si vous voulez bien ouvrir cette session. »
- Bien entendu.
L'homme qui répond est assez grand, presque svelte. L'étiquette qui trône devant sa place m'indique qu'il se nomme Pacôme. Alban Pacôme, agent de la DSST. Et cette abréviation barbare ne parle guère, à vrai dire.
- Comme vous le savez, sur demande de ma division, la DSST vous a tous convoqué ici pour ce conseil de haute sécurité concernant, c'est à présent certain, l'intégrité et la cohésion de la Fédération et de tous ses états concernés - Empire compris. Présentement ici se trouve à ma gauche le commissaire Athanov de la section haute criminalité de la police fédérale, ...
Ce petit personnage habillé BCBG semble plus attiré par sa montre que la pile de dossiers lui faisant face. Mais sa désinvolture est rapidement contredite par un regard inquisiteur profond et sinueux qui, derrière deux verres circulaires tenus par une fine monture dorée, me trouble un peu.
- ... L. Amila, membre du conseil Impérial de sécurité, ...
Grande, jeune, d'aspect sévère et aquilin. Plutôt jolie, mais indéniablement trop grande. Presque austère. Vu son âge et sa place au sein de l'administration, il ne fait aucun doute qu'elle soit très perspicace... et ambitieuse.
- ... L. Stephenson du département du contrôle de l'information de l'APISI, ...
Tiens donc, ils ont convoqué un de ces chacals de l'APISI, l'organisation hégémonique de l'information. Quel est donc son rôle ici ? Ces gars là ont le bras bien long. Je les soupçonne d'avoir la mainmise sur certains états de la fédération. Celui là semble plus vicieux que la normale avec ses grands airs et ses petits yeux.
- ... A ma droite se trouve L. Isabella du Bureau de Recherche sur les Continuums Universels, ...
Une scientifique : le cas se complique. Et je risque d'être rapidement dépassé par la conversation. Qu'importe, ce n'est pas mon problème, mais le leur.
Cette femme d'âge mûr apparaît comme intensément brune et rassurante. Il y a comme un je-ne-sais-quoi que je ne saisi pas. Une impression positive cette fois-ci. Cette assemblée semble bien peu homogène.
- ... L. Eléanor-Thérèse, gardienne de prison fédérale ...
- ... Agent de gardiennage du département fédéral des détenus de haute criminalité, s'il vous plait.
Intervention inattendue témoignant d'un fort caractère. Certains jettent des regards quelque peu sidérés face à un tel cliché, d'autres ne peuvent cacher leur sourire ironique.
- Hum... L'exaspération menace déjà, où allons-nous ? L. Eléanor-Thérèse, Agent de gardiennage du département fédéral des détenus de haute criminalité, je vous prie de m'excuser, ici en sa qualité de témoin.
Sans doute suis-je vache, mais honnêtement, si ces homologues féminins semblent être la perfection en matière de réflexion, celle-ci semble trôner dans les bas-fonds de la stupidité. Bouffie et mal habillée - voir sale, des auréoles jaunes constellant les dessous de bras de son uniforme, et je vous passe certains détails - c'est la rustre du conseil. Ne négligeons jamais l'avis des plus simples disait un sage (peut-être bien Lao-Tseu). Leur inculture les rend plus purs que vos esprits aliénés et corrompus par votre savoir et votre cupidité.
- L. Jonas Aliegondrie, greffier fédéral officiel qui mettra par écrit tout ce qui sera dit ici...
C'est moi. Sans commentaire. Enfin si, tiens.
Comme l'a dit L. Pacôme, je me nomme Jonas Aliegondrie. Plus précisément Jorgio-Oliana-Néphétius-Antonio-Séfiéri Aliegondrie. Je suis né dans une famille de haute bourgeoisie - fils unique d'un des dirigeant de l'Organisation des Marchands Syndiqués (OMS). Pour mon plus grand malheur mes parents n'ont jamais eu le temps de s'occuper de moi. Pour mon plus grand bonheur l'incommensurable fortune de mon père - dont j'hériterai un jour avec joie - me permit d'obtenir tout ce que je voulais, notamment mes études de technocrate. Jeune homme sans histoire, je gravis les échelons de la magistrature fédérale pour parvenir à ce poste bien rémunéré, avec en prime la sécurité de l'emploi. Greffier fédéral officiel. Je mets par écrit débats de grandes instances, les classe, les archives dans de prestigieuses et poussiéreuses étagères. Je suis en quelque sorte un super-secrétaire intelligent et digne de confiance.
Ma vie privée n'a rien d'extraordinaire. Célibataire depuis peu, vivant dans un appartement des hautes sphères de la capitale fédérale. Haut fonctionnaire au bon salaire pour un boulot qui lui plait et une vaine éducation bourgeoise. Pépère, sans doute un peu trop.
- ... Et enfin moi-même de la DSST, Délégation de Surveillance SpatioTemporelle, agent Alban Pacôme, qui présidera cette assemblée.
La tour des gardiens du temps, voilà donc à quoi correspond cette « abréviation barbare ». Les templiers de l'espace au sanctuaire le plus inviolable de l'univers.
- Cependant avant de commencer cette audience que vous savez hautement confidentielle, certaines mises au point sont nécessaires.
L'agent du temps pose un petit boîtier gris métallisé sur la table.
- Scannage de la salle.
Ca reste toujours un spectacle fascinant : la table et ses alentours immergés d'une lueur mauve, plus ou moins intense, les lasers émanant du boîtier parcourant les visages plus ou moins habitués...
« Rapport de scannage sécuritaire effectué : Aucune caméra ni onde espionne détectée, pas de présence d'arme, tous les individus présents ont été identifiés comme ressortissants fédéraux sans casier judiciaire. Salle sécurisée. Bonne journée L. Pacôme. »
Ah. Jamais les voix synthétiques ne pourront à mon goût égaler les douces intonations féminines. Tous ces ordinateurs me laissent de marbre. Quelle différence y avait-il réellement entre eux et les IA ? Mais c'est un problème bien saugrenu que voilà.
- Confirmation d'écoute. Bien. Vous l'avez sans doute compris, aucune information abordée durant ce conseil ne devra sortir de ces murs autrement que par le rapport du greffier. Et croyez-moi, nous le saurons très rapidement, si un traître s'amuse à divulguer des informations du haut secret.
- Et pensez-vous qu'une simple gardienne de prison soit digne de confiance ?
Tous les regards, y compris le mien, éveillé de curiosité, se tournent vers le commissaire Athanov, excepté Eléanor-Thérèse, subitement gênée. Et une de plus que l'on vient de remettre violemment à sa place. Ce conseil promet...
- Malgré ses airs un peu... revêche - pardonnez moi l'expression - L. Eléanor Thérèse a déjà su nous démontrer par le passé son manque appréciable de loquacité envers des sujets aussi sensibles - ou presque autant - qu'ici. Et bien entendu, je vous le dis dès à présent, L. Eléanor Thérèse jouira, comme chacun d'entre nous, moi-même, Alban Pacôme, y compris, d'une surveillance des fréquentations et des télécommunications assurée par l'APISI en coopération avec la DSST.
Le silence s'abat dès ces mises au point achevées. Ces méthodes sont peu appréciées des intéressés non habitués. Mais pour moi c'est si courant que je fini par les tolérer et je fais avec sans m'en apercevoir.
- Les points ayant été mis sur les i, nous pouvons aborder les faits.
Peu à peu l'éclairage de la salle s'estompe. Sur le mur du fond nous faisons connaissance avec le matricule du détenu 1024HSCDF243. La photo montre un visage un peu bronzé avec une barbe de deux jours. Ses traits sont ronds, assez doux. Un nez massif pousse harmonieusement au milieu du visage. Et puis les yeux, d'une couleur plutôt rare : mauves, intenses, profonds et grands. Sûr qu'ils ont du séduire de nombreuses femmes.
- 1024HSCDF243 pour 1024e prisonnier Haute Sécurité du Centre de Détention Fédéral n°243, condamné pour violation de l'article 6B du code fédéral universel, mais aussi évadé depuis peu. Je rappelle qu'il fut arrêté par la DSST peu avant qu'il entreprenne un voyage dans le passé alors qu'il envisageait de le modifier pour sa gloire et sa richesse personnelle. Cette investigation avait été menée avec la collaboration de la police fédérale.
- En effet. Intervint Athanov. Je me souviens de cette enquête criminelle qui remonte maintenant à vingt ans. A la base, un étudiant pauvre et sans histoire mais extrêmement doué. Si doué qu'il avait réussi à mettre en service à la fin de ses études un portail temporel archaïque - oui, L. Isabella, c'est loin d'être le terme exact et scientifique. Mais ses fluctuations ont été aisément repérables par la DSST qui nous a alors alerté. Après quelques mois de fuites il a été coincé près de la cité marchande. Un jeune homme encore empli de ses rêves d'adolescent mais qui devra malheureusement lui coûter un siècle d'emprisonnement. Ce témoignage plein de compassion pourrait presque m'émouvoir...
- Notre intéressé, reprend L. Pacôme, fait donc dix-neuf ans de détentions avant voilà tout juste un mois de disparaître dans la nature. Afin de comprendre le machiavélisme de cet homme et de pouvoir faire de nombreuses constatations quant à son soutien, Nous allons prier notre agent de gardiennage du département fédéral des détenus de haute criminalité, L. Eléanor Thérèse...
J'aurais juste voulu noter la pointe d'ironie de L. Pacôme sur « agent de gardiennage du département fédéral des détenus de haute criminalité. »
- ... De nous lire son rapport sur cet évènement important.
Admirable et rarissime lectorat,
Je pourrais réécrire le rapport barbant de L. Eléanor Thérèse tel quel, tentant de simuler son accent étrange voir hilarant. Mais mon esprit est à l'invention, l'innovation. Par où dois-je commencer ?
Présentons donc la situation. Par exemple le taux d'évasion est extrêmement faible dans les prisons fédérales. 0,01 % des détenus Haute Sécurité arrivent à s'échappés soit au dehors, soit par la mort. Il faut dire que ces matons prennent bien soin de vous, et cette attention vous marquent à vie. Leur génie est qu'ils savent bien la faire durer... Ha, les sadiques. Bref, rien à voire avec les geôliers de base.
Le peu de mobilier d'une cellule ne fait pas que contribuer au manque de loisir. Tout est calculé pour que le résident ne puisse se suicider, même avec les manières les plus lentes et affreuses. Pas de coins en angle aigu pour se briser le crâne, pas de draps pour se les nouer autour du cou, la respiration cessant peu à peu, les battements de tambour ralentissant jusqu'au point mort.
Quant à une évasion, elle nécessite un peu de machiavélisme, du sang-froid, un bon tuyau sur les systèmes de sécurité, des amis puissants et vous allez le lire ici, un peu de talent de comédien.
L. Arténis était une inspectrice nouvellement promue et sa prochaine étude en matière de norme de sécurité du fonctionnariat fédéral allait se dérouler dans le centre de détention n°243, département Haute Sécurité. Une expérience forte intéressante, bien qu'elle espérait ne pas croiser un de ces génies du crime. Elle allait être servie. Cela dit une évasion ici n'était pas advenue depuis plusieurs décennies grâce à un dispositif de sécurité ultraperformant. Mais comme dans tout système, il y avait une faille. Elle le savait.
Après avoir entré le code correct, elle pénétra dans la salle de contrôle. Le portique semblait normalement blindé, mais il faudrait constater si les normes fédérales y étaient respectées.
- Bienvenu L. inspectrice. Nous avons été prévenu voilà juste une heure de votre venue...
- Bonjour L. Directeur.
Anvéalor était directeur de ce centre de rétention. Et il faisait le strict minimum pour que « tout roule ». Une inspection zélée de plus, encore. Ça n'était pas une surprise.
Tous deux se dirigèrent vers le tableau de commande où s'affairaient plusieurs techniciens. Un récent court-circuit avait fait disjoncter plusieurs écrans. Rien de bien grave, si ce n'est que l'imagerie était réduite de 50 %.
- Je vois que vous avez quelques petits problèmes techniques.
Il ne fallait pas dramatiser. Tous les circuits de contrôles étaient opérationnels. Elle allait le vérifier par elle-même.
- Ces écrans-ci fonctionnent, indiqua le directeur en désignant les écrans situés à droite.
- Heureusement pour vous.
La man½uvre était simple. La directrice allait insérer une disquette test qui contenait par la même occasion un vérificateur de normes. Cette inspection informatique commença par un contrôle de l'étanchéité de la poche atmosphérique irrespirable qui séparait le quartier Haute Sécurité du reste du bâtiment.
- Opérationnel et aux normes.
- L'ordinateur est en votre faveur, directeur. Peut-être ma première impression était-elle totalement fausse.
L'inspectrice paraissait satisfaite de ce premier résultat. Sévère mais juste.
Pendant ce temps, à l'autre bout du département Haute Sécurité, l'avocat du détenu 1024HSCDF243, accompagné de sa seule mallette, se présenta au contrôle d'entrée. Son scannage révéla qu'il ne portait aucune arme ni objet suspect (qui aurait permis une communication avec l'extérieur par exemple). Son identité fut confirmée par test buccal ADN et analyse physionomique. Sa valisette, quant à elle, ne contenait que le dossier judiciaire du détenu et quelques pastilles contre la toux (Avec Xeevox, l'irritation de votre gorge disparaît) parfaitement anodines selon le scanner.
C'était ainsi que, sous le regard responsable de l'agent de gardiennage du département fédéral des détenus de haute criminalité, L. Eléanor Thérèse (tiens donc), les rouages de l'évasion se mirent en place. Soulagé, l'avocat pénétra dans le sacro saint de la rétention criminelle fédérale.
L'avocat, bien que n'en laissant rien paraître, était tendu. Des vies sont en jeu, se disait-il. « Je dois me sacrifier pour elles. »
Bien que luttant contre une panique interne croissante, l'avocat sembla poursuivre dans la sérénité aux yeux des caméras de sécurité dont les images étaient retransmises au PC contrôle.
- Ceci est lamentable !!
- Mais, je... euh...
- EXPLIQUEZ VOUS !!!
L'inspection tournait au vinaigre dans la salle de contrôle. Le directeur craignait pour son siège. Jamais il n'avait fait vérifier l'état des bouches d'aération. Comment pouvait-on s'intéresser à cela ? Le regard noir de colère de l'inspectrice lui glaçait ses veines déjà sous tension.
- 72.3 % des ventilateurs hors d'usage !! Imaginez un instant un début d'incendie : vous finiriez certainement carbonisé ! Qu'avez-vous à dire ?
- Heu... Poursuivez l'inspection ?
L'avocat, lui, poursuivait son but et arriva devant la cellule du détenu 1024HSCDF243. Le maton lui ouvrit la porte après avoir vérifié l'ordre de cette visite.
Conformément au code fédéral, chaque détenu peut avoir une visite trimestrielle de son avocat dans sa cellule et sous confidentialité. Personne ne doit pénétrer dans la cellule tant que l'avocat n'en est pas sorti.
Environs cinq minutes s'écoulèrent avant que l'avocat ne sorte, cinq minutes douloureuses pour le directeur.
- J'espère pour vous que le dispositif de sécurité en cas d'évasion est au point.
La chemise du directeur était trempée, son n½ud de cravate desserré. Il avait l'air pitoyable et sans défense face à cette carnassière. Seul contre le monde entier...
S'afficha alors un plan du centre de rétention suffisamment détaillé pour qu'apparaissent fil et appareil électronique. On aurait dit un amas stellaire dans le nuage d'Orion vu aux rayons X. Rapidement la légende s'afficha. Les divers instruments de surveillance furent alors détaillés. Caméras infrarouges, détecteurs d'ADN ou de mouvement, lasers, alarmes, portails de sécurité, nuages à calmants (ici chlorophétamines), et plein d'autres, chaque objet est passé au crible par le scannage vigilant de l'inspection.
- Tout me paraît étrangement fonctionnel.
- C'est qu'ils ont subit un nettoyage fréquent...
- Je vous en conjure, ne vous enfoncez pas, et taisez-vous... Soupira l'inspectrice.
Quelle stupidité. Les failles du système de sécurité étaient aussi nombreuses que visibles. Avec un peu d'intelligence, il aurait été aussi facile de sortir de ce trou à rat que d'y rentrer.
Et maintenant, après l'inspection hygiénique (passage que je juge parfaitement inutile, donc vous ne le lirez point) et électronique, l'apothéose avec le contrôle du personnel.
« Fichier d'identification n°125 »
Sur un écran défila la longue liste du personnel, des prisonniers et des personnes actuellement présentes au centre. Une lignée de nom avec la mention « agent de gardiennage du département fédéral des détenus de haute criminalité » ou « matricule en détention ».
Les minutes passaient et le contrôle se poursuivait.
- « Arrête toi ici. »
L'inspectrice avait parlé à l'écran. L'image se stoppa net.
Derrener Clester,
Avocat de classe alpha
Matricule 12054kp
- Dites moi directeur, est-il normal qu'un de vos détenus reçoive une visite durant mon inspection ?
- Heu... Pourquoi pas ?
- Supposez que par un malheur incompréhensible, le programme de vérification de donné efface par mégarde l'un des logiciels pilotes du système de surveillance. Vous ne pourriez isoler les détenus qu'à la seule condition qu'ils ne reçoivent aucune visite, conformément à l'article 1280 du code de rétention pénale...
- ...
- Or connaissant l'état de votre système...
- Peut-être...
- Comment se fait-il qu'il y ait une visite lors de l'inspection de sécurité ?!!! On vous prévient exprès au Central !! Croyez moi, cela va mal se passer pour vous si vous ne changez pas vos manières de travail d'ici la prochaine inspection ! Je vais rédiger un de ces rapports !...
- Mais je...
- Taisez-vous ! Envoyez vos hommes chercher cet avocat et sortez le immédiatement d'ici ! Je vais devoir interrompre la procédure de vérification, ce qui est parfaitement outrageant !
Journée sombre.
Quel incompétent. Elle avait du pain sur la planche.
Foutue inspectrice zélée. Le directeur n'avait même pas le droit d'ordonner à l'avocat de sortir de sa cellule. Quelles minutes épouvantables allait-il vivre.
Et ce fut la catastrophe.
Sur les écrans de contrôle encore opérationnels, la porte de la cellule du matricule 1024HSCDF243 s'ouvrit. L'avocat commença à sortir de la pièce.
Il s'effondra...
Le détenu sortit en courant dans le long couloir aseptisé sous les yeux médusés des gardiens. Pendant une fraction, un millième de seconde, tout parut absolument paralysé, sauf le prisonnier empli d'espérance pour son évasion. Sa progression active captée par de nombreuses caméras fut analysée comme une tentative d'évasion par une myriade de capteurs (dont je n'ai pas l'autorisation de citer le nom ici). Les Gigabits furent transmis au centre de contrôle.
Le directeur était foutu. Quoi qu'il se passerait, sa carrière était aussi morte que le circuit de ventilation. Que pouvait-il faire ? Il regarda sur les écrans la scène d'un film étrange, un film d'un autre monde.
L'inspectrice fut un court instant sidérée. C'était sa journée de chance : un contrôle désastreux puis une évasion. Et ce directeur amorphe qui l'irritait. Il fallait réagir et vite pour limiter la catastrophe.
Elle appuya vivement contre le bouton rouge de l'alarme. Le signal se déclencha aussitôt. Ce fut l'alerte générale et chaque parcelle de la prison, électronique ou humaine, fut informée de l'évasion.
Le blanc immaculé des couloirs vira au rouge des scanners sondant chaque coin de la prison.
En moins d'une seconde, alors que le détenu n'avait parcouru que quelques mètres, tous les sas blindés se refermèrent. Celui-ci se heurta rapidement à une herse surgie de nulle part et des gaz lacrymogènes furent lâchés, le clouant sur place.
- Je suis heureux de voir que vous avez encore de bons réflexes...
- Un peu de spontanéité vous ferait du bien.
L'inspectrice avait sauvé de justesse la situation dans laquelle s'était mis cet incompétent. Le système d'urgence fonctionnait correctement. Elle voyait désormais sur les écrans plusieurs matons emmener dans une cellule de contention le matricule 1024HSCDF243L. L'avocat, lui, était transféré à l'infirmerie du département pour y être examiné et soigné.
Cependant quelque chose l'étonnait : pourquoi le détenu avait-il voulu s'échapper ainsi, il n'avait aucune chance. Certes, sous la pression du désespoir... Mais ces génies du crime agissent de manière trop réfléchie pour commettre des actes si absurdes. Un interrogatoire du 1024HSCDF243L allait s'imposer dès qu'elle en aurait fini ici.
L'avocat se portait bien et ne souffrait que d'une légère commotion : un peu de pommade anti-douleur serait nécessaire pendant quelques jours. « Petite nature » lui adjugea l'infirmière. Cela ne l'empêchait pas d'être fou de rage : jamais il ne retournerait dans cette prison où les détenus pouvaient agir avec autant de violence si aisément. Enfin, il espérait.
L'agent responsable Eleanor Thérèse tenta bien de le raisonner. Lorsqu'elle regarda franchement son visage animé de colère, quelque chose la frappa, mais elle ne su quoi. Une sorte de déjà vu. L'avocat quitta l'infirmerie en grommelant, visionné par les caméras de surveillance.
L'inspectrice contemplait les écrans : les choses rentraient en ordre. Trop rapidement à son goût.
Quelque chose ne vous choque pas, L. directeur ?
- Et bien... Déjà l'évasion...
- Oui l'évasion paraît... irréelle. Tous les rouages du système ont trop bien fonctionné... Vous n'auriez pas osé faire une évasion truquée, par hasard ? Pour montrer l'efficacité de vos services...
- Jamais je n'y aurais pensé !
- Oui. C'est bien au dessus de vos moyens. Pourtant, j'en suis quasiment certaine maintenant, cette tentative d'évasion est truquée. Allons immédiatement questionner le détenu en question.
- Tout de suite ?
- Oui. C'est très urgent, et je le crois, important. Nous devons être certain de son identité...
A la sortie du département de Haute Sécurité, l'avocat passa aisément les contrôles d'ADN et physionomiques. Tout était en ordre. Grâce à l'ultime confirmation de l'agent Eléanor-Thérèse, il quitta définitivement l'univers carcéral en filant vers le grand Hall du centre de rétention.
L. Arténis en compagnie du directeur arriva devant la porte d'acier les séparant de la cellule capitonnée. Anvéalor donna son accord au gardien en faction pour que celui-ci actionne le système d'ouverture. La serrure se déverrouilla dans un cliquetis métallique.
La pièce était sombre. Presque obscure. Le prisonnier trônait au milieu sur une sorte de pouf, enlacé par des liens électroniques.
La directrice s'avança. Lorsqu'elle arriva au niveau du détenu, celui-ci s'effondra au sol, un filet de sang coulant de ses lèvres.
- Infirmiers, vite ! Directeur, sont-ce des effets secondaires de vos produits paralysants ?
- Heu... Il est possible que le détenu soit étourdi pendant plusieurs heures mais en aucun cas il ne tombe dans les pommes, je puis vous l'assurer.
- C'est grave, alors.
La directrice gifla le détenu pour le réveiller. Celui-ci souleva péniblement ses paupières sur ses yeux exorbités, injectés de sang. La sueur inondait son visage : une forte fièvre se développait. Cet homme avait inhalé autre chose que du gaz paralysant. L. Arténis inactiva les liens et releva doucement le torse de la silhouette fébrile.
Qui êtes-vous ?
- J'ai préféré prendre un poison lent... Pour dans mon agonie, parler...
- Que voulez-vous ?
- Prenez bien soin de ma famille, elle en aura besoin...
- Pourquoi ?
- Je suis le véritable avocat du matricule 1024HSCDF243 qui coure à présent... dans mes vêtements...
- Comment avez-vous pu...
- Ils menaçaient de tuer... mes enfants... ma femme... c'est si classique... Pourtant si efficace...
- Qui ils ?
- Ah... sauvez ma famille de ces maudits... mafieux...
- Ca va aller...
- Non... Ce poison est lent mais mortel à... je meurs... ou ils tuaient ma famille... c'était le marché... prenez soin de ma... famille... que j'aime.
Le corps inanimé retomba lourdement dans les bras de L. Arténis. Les paupières se refermèrent paisiblement.
L'inspectrice reposa la tête blême par terre avec précaution, se leva et brisa le silence suffocant :Il est mort.
- Je... Emmenez son corps à l'infirmerie.
- Directeur ?
- Oui ?
- Il faut rattraper le détenu. Immédiatement. Retrouvez l'homme qui correspond au signalement de l'avocat dans votre prison. Partout, cherchez. Je le veux.
- Vous plaisantez ? Cet homme ne peut que mentir ! Aucun détenu ne pourrait franchir les contrôles ADN ni se débarrasser des puces qui nous indiquent où il se trouve...
- Ces questions trouveront leur réponse en temps voulu. Pour le moment, ce qui compte, c'est qu'un détenu a réussi à s'évader...
- Je vous signale au passage que c'est moi le chef, c'est donc moi qui décide...
- Un homme est mort ! Cela ne vous suffit donc pas ?! soit. C'est vous qui finirez dans ces cellules, pour complicité d'évasion !! ALORS RETROUVEZ MOI CET HOMME, RAPIDEMENT, OU JE VOUS JURE que si vous remettez les pieds ici CE SERA COMME CONDAMNE !!!
Le visage du directeur blanchit à vu d'oeil, pâle de peur, face au blizzard glacial projeté par les yeux de l'inspectrice, balançant entre larmes et colère. Ce cauchemar n'était pas fini. Et Anvéalor avait été cloué sur place, transpercé par les feux dansant de la terreur. Les miettes du monde autours de lui s'effondraient une fois de plus.
L'inspectrice se dirigea, toujours alerte, vers le micro le plus proche.
Pendant ce temps, le véritable matricule 1024HSCDF243 marchait de manière relativement détendue, bien que l'air ronchon pour être en cohérence avec le scénario d'évasion. L'avocat, pauvre vieux désespéré, le lui avait brièvement expliqué les bases.
Il lui avait donné un petit bijou de technologie qui neutralisait la puce électronique indiquant sa position dans la prison. Indétectable au scanner car c'est en fait une puce microscopique qu'il avait avalé dans une gélule (une bête pastille pour soulager la gorge). Il devait valoir une fortune. Ses soutiens sont vraiment très puissants. Puis ils avaient échangé de vêtements : il avait remarqué alors la fascinante similitude physiologique entre son corps et celui de l'avocat : il n'avait pas été choisi au hasard... Enfin il lui avait passé un étrange appareil qui se mettait dans la bouche : sur sa paroi interne était fixée un morceau de tissu cellulaire appartenant à l'avocat, de manière à leurrer les contrôles buccaux d'ADN à sa sortie.
L'avocat avait quand même tenté de fuir son destin en l'assommant : il fallait être vraiment désespéré pour commettre une telle absurdité. Voilà qu'il avait rempli son rôle désormais.
Il était presque sorti. Il était dans le grand hall où s'activaient secrétaires, chasseurs de primes, policiers fédéraux et familles de détenus. L'atmosphère était assez pesante.
Soudain l'alarme retenti. L'avocat avait donné l'alerte avec sa tentative d'évasion ratée. Imbécile désespéré.
« Nous recherchons un individu de taille moyenne, carrure plutôt maigre, avec une mallette noire, un grand imper et un costume cravate. Il ressemble à un avocat mais il s'agit d'un dangereux détenu qui tente de s'échappé. Si vous le repérer arrêtez le ou prévenez la sécurité. En raison de cette évasion la prison sera mise en quarantaine jusqu'à nouvel ordre. Nous recherchons un individu de taille moyenne, carrure plut... »
Plusieurs regards dans la foule se tournèrent vers lui. Il ressemblait au portrait sommaire d'un détenu qui s'affichait sur les écrans pendant que la bande sonore était diffusée. Un flic dégaina son arme.
Les rideaux d'acier, dans un grincement métallique, commencèrent à descendre sur les grands portiques de l'entrée de la prison. C'était maintenant ou jamais.
Saisissant le maximum d'énergie qu'il pouvait, le détenu 1024HSCDF243 s'élança vers la sortie en courant parmi la foule.
« Arrêtez-le ! »
« C'est lui ! »
« Regardez, c'est l'évadé ! »
Il n'avait qu'un avantage : personne n'allait tirer sur lui au milieu de la foule. Il avançait vivement parmi les gens à coup de bousculade. Plus que dix mètres vers la liberté.
Soudain quelqu'un l'attrapa par les jambes : ils chutèrent en même temps que le rideau tombait. Il ressentit cette impression que l'on a dans les cauchemars où l'on veut bouger mais on reste immobile face au danger qui nous noie alors. Mais ce qu'il vivait était réel, et cela faisait si longtemps qu'il désirait la liberté. Luttant, il réussi à se défaire des bras de son assaillant et serpenta, roula jusqu'à la sortie.
Le rideau d'acier se referma derrière lui. Les matons étaient coincés pour la plupart derrière. Il était enfin dehors. L'air libre, sur le parking de la prison, au beau milieu d'un désert, sous un soleil de plomb.
Un groupe de la sécurité courrait vers lui. Mais un véhicule venu du ciel se gara devant lui :
« Monte ou ils t'embarqueront de nouveau et ne te feront pas de cadeau ».
Il grimpa.
« Et dans cet embrasement... »
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Clément Désiles
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