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Avant propos de l'auteur

Les contrées Bretonnes abritent bien des légendes, ce songe y est né, lové dans une gorge meurtrie. Ici nous sommes dans un petit village, à Crozon. Le narrateur vit dans une habitation typique aux humides murs de granit, à quelques centaines de mètres du souffle de l'océan.
Bonne lecture.


Clément ;

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Songe



3 novembre 1974


Depuis que j'entends les chants de l'autre monde, je me comporte tout à fait étrangement. L'exemple premier de mon comportement inhabituel est cet agenda, dans lequel je consigne mon histoire depuis peu. Je n'ai jamais été enclin à l'écriture, ni à la lecture d'ailleurs.
"Elle" semble être devenue ma source d'inspiration, sa personne est comme un éclaircissement subit de mes pensées, un éveil de l'esprit.

La voilà. C'est l'heure de sa venue, nocturne. Depuis quelques jours je l'entends pénétrer dans ma chambre, discrète, mais ô combien présente. A chacune de ses apparitions, les musiques de l'autre monde l'accompagnent, tel un cortège de mélodies voluptueuses et délicates, et c'est toujours pour moi un sentiment de flottement et d'extase quand ces sons vibrent à mes oreilles. J'ai toujours grand mal à la voir, car elle se fond à merveille dans la l'obscurité diaphane de la pièce.
Par chance, hier j'ai pu l'apercevoir brièvement. Quel étonnement ce fût alors ! Elle revêtait un caractère imposant mais plein de subtilité, et ses traits à la fois étranges et souriants m'avaient empli d'un bonheur chaleureux. J'aurais souhaité la contempler des heures durant, mais elle s'était dissipée dans l'air, vivement.

Sa présence s'accentue. Elle semble tout près de moi désormais. Je ne bouge pas, le dos raide sur le bois de ma chaise, face à ce carnet où j'écris quelques mots. Je n'ose faire le moindre mouvement, par crainte qu'elle ne s'éloigne. Elle est maintenant si proche de mon dos que je crois percevoir son parfum ; comme une douce odeur de lavandin et d'anis.
Elle est toute proche, je la sens penchée par dessus mon épaule. Peut-être lit-elle ces mots ?

- Bonsoir mon apparition -

Saisi d'un sursaut je m'aperçois que j'ai écrit dans mon sommeil. Ferais-je des crises de somnambulisme ? Sur l'instant je repose mon stylo plume, et éteins ma faible lampe de bureau pour aller terminer la nuit dans mon lit.


4 novembre 1974



Mais c'est à peine croyable ! En ouvrant mon agenda ce matin, j'y découvre les mots "Saisi d'un sursaut, je m'aperçois que j'ai écrit dans mon sommeil..." qui ne sont assurément pas de ma main !
D'autant plus qu'à la place de ces mots aurait dû se trouver une large tâche d'encre. Je n'y comprends plus rien, mes souvenirs se confrontent à la réalité.
Pour être plus clair, je vais écrire la suite de mon aventure de la veille ici, comme mes souvenirs me le dictent :
« Après lui avoir écrit "- Bonsoir mon apparition -" une encre noire s'immisça d'entre le grain du papier pour former ces mots "Bonsoir mon doux". Quelques instant après, une chose encore plus surprenante me saisit. Cette chose était sa main, sa main posée sur mon épaule.
L'esprit profondément bouleversé, mon regard s'était vidé de conscience un moment. Je lâchai subitement mon porte plume, lequel étala une grosse tâche noire.»

Cette tache qui, je vous l'ai dit, a laissé place à cette écriture qui n'est pas mienne. Reprenons.

«J'étais aux prémices de la panique, car cette fois-ci mon apparition se faisait bien réelle, il n'était plus question d'envisager une quelconque folie ou un rêve récurrent. Non, elle était là, et avait ses longs doigts déposés le long de mon bras. Avec un de ces comportements où la curiosité l'emporte sur la frayeur, je me tournai lentement vers "Elle", désireux de pouvoir l'embrasser du regard, une seconde fois.
Tout comme la nuit qui précéda celle-ci, elle était magnifique, resplendissante. Son regard profond, ténébreux, son visage gracile, épanoui, m'envahirent avec force. Je restai atone. Arrivé aux limites de l'esprit, je n'eus bientôt plus de maîtrise de mon corps.
Mes membres se redressèrent, se détachant du siège, pour lui faire face. Mon songe me fixa des yeux avec malice, puis mes pieds se détachèrent peu à peu du parquet froid. Je lévitai à une vingtaine de centimètres du sol, et je ne m'en étonnais guère.»

Évidemment je ne peux y croire, ni l'expliquer rationnellement, mais j'ai commencé par vous conter ma rencontre comme elle est dans mes souvenirs ; non comme mes pensées l'analysent. C'est pourquoi je poursuis mon récit comme précédemment, d'après ma mémoire, que mes rêves soient délirants ou réalistes.

«Mon apparition se dissipa, laissant place intégrale à ses chants et sonorités de l'au-delà. La lumière dans ma chambre décrut peu à peu et quand la pénombre fut totale, la musique s'accentua. Les sons se succédèrent bientôt en une cascade de trilles et mouvements nuancés, d'une virtuosité ignorées par mes oreilles jusqu'alors.
Mon corps se délia, poussé par la force irrésistible du rythme, et se mit à danser en tous sens, toujours suspendu au dessus du sol. Je ne tardai pas à virevolter dans les airs, en une harmonie indécente avec les sonorités pleines et nerveuses, calmes et puissantes, de ce cocon frémissant de mélodies.

La cadence s'accentua, rendant la musique plus frénétique. J'étais totalement emporté par l'ivresse musicale du moment, et au paroxysme de ce crescendo suraigu, de foudroyantes sonorités graves s'abattirent. Le calme revint, succinct.
Dès cet instant, mes membres cessèrent de gesticuler, et je me mis à tourner lentement sur moi même, pris d'un calme soudain. Je sentis une matière glacée traverser mon être. J'en frissonnai.
Mes yeux me piquèrent soudainement, et je vis ma chambre disparaître totalement. Un noir insondable y prit place, et à l'instant où la musique s'arrêta définitivement, une cascade de couleurs en distorsion projeta un contraste mouvant sur la toile noire. Tout cela s'agitait, s'étiolait en tous sens, c'était une danse qu'il était ardu de suivre, tellement l'oeil était attiré de toutes parts . Le flou se fit peu à peu autour de ma personne, et je sentis mes pensées s'abîmer définitivement en un lointain lieu d'où ne subsiste nul souvenir.»

Au matin, je m'étais retrouvé allongé dans mon lit archaïque, l'esprit encore éméché de mon éprouvante soirée. J'enfilai une robe de chambre et descendis de l'étage en faisant grincer l'escalier. Ma mère m'attendait dans la cuisine. Elle me suivait des yeux par dessus sa tasse de café.
C'est en saisissant le dossier d'une chaise qu'elle lâcha :
« - Qu'est ce que tu as fichu hier soir ? Ça t'amuse peut-être de secouer toute la maisonnée à des heures pareilles ? »
Sans trop savoir quoi répondre à ce reproche, je tentai :
« - Bonjour Maman.
- Non mais tu te fiches de moi ? Tu sais que je bosse aujourd'hui, je commence dans moins d'une demi-heure, mais ça n'a pas l'air de te déranger de hurler dans ta chambre à trois heures du matin ! Mince. »
Un temps.
« - Dis moi ce qui te prend, comment veux tu après que j'accepte de t'interner pour tes études si tu te comportes comme ça là-bas ?
- Tu les as entendues toi aussi ? Les voix ? La musique ?
- Cesse de me prendre pour une idiote ! » Ses yeux fixèrent un instant la pendule accrochée dans mon dos. Après un froncement de sourcils, elle ajouta :
« - Zut... Je file, je vais être en retard ; mais on en reparlera à midi, sois en sûr. »
Elle déposa un verre et son bol dans l'évier, et lança en saisissant sa veste :
« - Et puis fais la vaisselle, ça t'occupera utilement. »

Peu après, le grondement de la Renault21 quitta la cour. Sitôt le petit-déjeuner et la vaisselle passés, je sortis hors de la maison. L'air était froid, un peu humide, et le ciel était teinté de gris.
Je me dirigeai vers l'appentis à bois, qui faisait partie intégrante de la vielle bâtisse de pierres, sans toutefois disposer d'un accès interne. De retour avec un fagot fourni, je réanimai le foyer de la cheminée. La chaleur du lieu monta rapidement, et m'invita à rester confiné dans la pièce.
C'est négligemment que ma main parcourra les tranches des couvertures alignées de la maigre bibliothèque familiale. Je saisis un vieil ouvrage, grossièrement relié, et me mis à le lire. Les "Mémoires de Yann Jules" occupèrent ma matinée jusqu'à ce que retentisse le rire sarcastique de ma grande soeur, accompagné d'un "Tu sais lire toi ? ".
Le repas fut animé.

L'après-midi, quant à lui, fut d'une monotonie semblable à bien d'autres, si ce n'est qu'une angoisse peinte d'impatience m'étreignait la poitrine.
Il est onze heures du soir, j'écris ces mots sur mes feuillets d'agenda. Je suis dans un état moral pitoyable. Après avoir langui tout cet après-midi, je suis perdu dans mes considérations, était-ce un rêve ou est ce que ça m'est effectivement arrivé ? Ma mère dit m'avoir entendu crier, mais elle n'a apparemment pas entendu les voix. J'en conclurais que je ne fais que des cauchemars très réalistes si il n'y avait pas eu d'autres choses... Son écriture sur mon agenda, et la tâche d'encre disparue ; deux mystères qui s'ajoutent à mon tourment.
La lampe de bureau également, que j'ai retrouvée éteinte ce matin alors que je ne l'avais pas désactivée, constitue une incompréhension de plus. Je suis sur les nerfs, et je l'attends toujours, au bord de l'hystérie.

Viens je t'en prie !

Je n'en peux plus, la nuit est trop avancée pour que ne subsiste un seul espoir. Je renonce, fatalement déçu. En pleurs. Toutes mes excuses mon doux


Vendredi 5 novembre 1974



Je peine à y croire, ces mots sont bien d'elle ! Et dire qu'il a fallu que j'abandonne ce carnet jusqu'à ce début de soirée pour que je prenne connaissance de son écrit !
J'étais monté dans ma chambre en proie à l'inquiétude et au désespoir ; mais voilà que je trouve cette délicieuse délivrance, qui rayonne dans ma tête fatiguée.
Je suis tout excité. L'attente n'en sera que plus pénible, je reste plein d'appréhensions.

Ça y est ! Elle arrive !

Je refermai vivement mon agenda, et j'éteignis ma lumière. Avec nervosité, je pris place au centre de ma chambre exiguë, assis jambes croisées ; prêt. Les prémices sensoriels de sa présence se firent plus nets. Je me surpris à pousser un long soupir de gratitude.
Peu à peu les sonorités m'entourèrent, puis m'envahirent, puis enfin, son fin visage apparut. Je remarquai une différence : elle était à la fois plus distante et plus belle qu'à l'accoutumée. Ses yeux m'attiraient de manière irrésistible.
Elle était souriante, espiègle aussi. Un instant elle s'éloigna, et ouvrit largement les deux battants de ma fenêtre. L'air frais pénétra dans la pièce, et elle s'engagea sur le toît, avec grâce et légèreté. Sans un bruit, je la suivis, charmé par son élégance.
Lorsque nous parvînmes au pignon ouest de la maison de pêcheurs, nous sautâmes dans l'herbe imbibée d'eau. Elle se mit à courir, en dansant dans les airs. Je me lançai sur ses pas en riant de bon coeur. Notre course effrénée prit fin plusieurs centaines de mètres en contrebas, le long du littoral.
Un vent marin soufflait légèrement, et le sourire qu'elle m'offrit me prodigua encore plus de fraîcheur que la brise. Elle me faisait face.
Deux bras, puis deux mains se matérialisèrent sur son corps mirifique. Elle m'en tendit une, je la saisis fermement. Nos doigts s'enlacèrent. Nous avançâmes ainsi, le coeur battant jusqu'en haut du surplomb rocheux, duquel on dominait la mer.
L'eau était parfaitement calme et reflétait la douce lumière de la lune, qui s'immisçait entre les nuages. Nous nous assîmes au bord du précipice, pour mieux s'émerveiller de ce spectacle qui nous entourait.
Les musiques chantaient une ode à la nuit, une harmonie délicieuse, pendant que des effluves de parfum assaillaient mes narines. J'étais enivré de sensations, de subtiles associations qui faisaient de cet instant un rêve impossible. Me blottissant contre elle, je contemplais les nuages noirs qui commençaient à apparaître au niveau de l'horizon.
Le vent se leva, et comme en un instant, les cumulo-nimbus se trouvèrent au dessus de nos têtes, assombrissant soudainement toute l'étendue des cieux. Les voix de l'au-delà décrurent, et la mer s'agita. Tout attentionné que j'étais à scruter ces changements, je fus surpris de sentir la main de mon apparition se dématérialiser et s'échapper de mon étreinte.
Quand je tournais la tête vers elle, une bourrasque fila entre ses cheveux noirs. Lentement, un sourire narquois se dessina sur ses lèvres bleues. Telle une furie, elle s'éleva dans les airs en m'arrachant de l'herbe avec une force incroyable.
A grands fracas, les éléments se déchaînaient. Son visage était convulsé, et des veines saillantes recouvraient la blancheur mortuaire de sa peau. Un horrible regard, plein de haine, fit irruption au fond de ses yeux sombres, et des larmes perlèrent le long de ses joues. Avec violence elle me dévisagea, et pendant un temps ses cheveux fouettèrent mon visage.
Elle leva en l'air un bras, geste froid et magistral, et me l'enfonça dans le ventre. Je sentis les gelures d'une dague de verre dentelée, avant qu'elle ne me la retire en m'arrachant un cri d'horreur. Une seconde fois elle me lacéra le torse, le transperçant de part en part. La douleur se fit aiguë, affreuse. Du sang se déversait à flots dans mes poumons déchirés, et je suffoquais en crachant ce liquide pourpre et opaque. D'un geste brutal, elle m'agrippa la gorge de ses ongles fins, et d'un fatidique spasme de haine, elle balança ma dépouille dans le vide.

Une dernière fois dans ma chute, j'entrevis son expression abjecte ; son au revoir pour que j'aille rejoindre sa musique, là-bas, dans l'autre monde.



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Clément Désiles
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